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Petite anthologie

D’après : Anthologie de la rose, La Renaissance du livre, 2005

Vous découvrirez ici quelques poèmes parmi les innombrables créations qu’a suscité cette fleur à l’incroyable pouvoir évocateur :

La Rose est le bouquet d’Amour,
La Rose est le jeu des Charités,
La Rose blanchit tout au tour
Au matin de perles petites
Qu’elle emprunte du point du jour.

Pierre de Ronsard (1524-1585)

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

Pierre de Ronsard (1524-1585)

Aubépine, ô joli mai,
Ouvre tes jolis yeux, écoute :
La rose dort encore
Nul n’ose l’éveiller, mais elle va s’ouvrir
Et déployer en majesté
Les plis de son manteau pourpres.

William Blake (1757-1827)

La rose-thé

La plus délicate des roses
Est, à coup sûr, la rose-thé.
Son bouton aux feuilles mi-closes
De carmin à peine est teinté.

On dirait une rose blanche
Qu’aurait fait rougir de pudeur,
En la lutinant sur la branche,
Un papillon trop plein d’ardeur.

Son tissu rose et diaphane
De la chair a le velouté ;
Auprès, tout incarnat se fane
Ou prend de la vulgarité.

Comme un teint aristocratique
Noircit les fronts bruns de soleil,
De ses sœurs elle rend rustique
Le coloris chaud et vermeil.

Mais, si votre main qui s’en joue,
A quelque bal, pour son parfum,
La rapproche de votre joue,
Son frais éclat devient commun.

Il n’est pas de rose assez tendre
Sur la palette du printemps,
Madame, pour oser prétendre
Lutter contre vos dix-sept ans.

La peau vaut mieux que le pétale
Et le sang pur d’un noble cœur
Qui sur la jeunesse s’étale,
De tous les roses est vainqueur !

Théophile Gautier (1811-1872)

La rose de l’Infante

La rose épanouie et toute grande ouverte,
Sortant du frais bouton comme d’une urne ouverte,
Charge la petitesse exquise de sa main.
Quand l’enfant, allongeant ses lèvres de carmin,
Fronce, en la respirant, sa riante narine,
La magnifique fleur, royale et purpurine,
Cache plus qu’à demi ce visage charmant,
Si bien que l’œil hésite, et qu’on ne sait comment,
Distinguer de la fleur ce bel enfant qui joue,
Et si l’on voit la rose, ou si l’on voit la joue.

Victor Hugo (1802-1885)

Au temps où vous m’aimiez (bien sûr ?),
Vous m’envoyâtes, fraîche éclose,
Une chère petite rose,
Frais emblème, message pur :

Elle disait en son langage
Les « serments du premier amour » :
Votre cœur à moi pour toujours
Et toutes les choses d’usage.

Trois ans sont passés. Nous voilà !
Mais moi j’ai gardé la mémoire
De votre rose, et c’est ma gloire
De penser encore à cela.

Paul Verlaine (1844-1896)

Eté

Eté : être pour quelques jours
le contemporain des roses
respirer ce qui flotte autour
de leurs âmes écloses.

Faire de chacune qui se meurt
Une confidente,
et survivre à cette sœur
en d’autres roses absente.

Rainer Maria Rilke (1875-1926)

Casida de la rose

La rose
ne cherchait pas l’aurore :
presque éternelle en son bouquet,
elle cherchait autre chose.

La rose
ne cherchait ni science ni ombre :
confins de chair et de songe,
elle cherchait autre chose.

La rose
ne cherchait pas la rose.
Immobile dans le ciel
elle cherchait autre chose.

Frederico Garcia Lorca (1899-1936)